La vaccination antigrippale annuelle repose sur une contrainte virologique simple : les souches de virus influenza en circulation mutent d’une saison à l’autre, et la protection conférée par le vaccin décline en quelques mois. Nous observons chaque année un renouvellement des recommandations de composition vaccinale par l’OMS, ce qui rend toute injection antérieure insuffisante face aux lignées circulantes de la saison suivante.
Dérive antigénique et durée de protection : pourquoi le vaccin grippe expire chaque saison
Le virus influenza accumule des mutations ponctuelles sur ses glycoprotéines de surface, hémagglutinine et neuraminidase. Ce mécanisme de dérive antigénique modifie suffisamment les épitopes ciblés par les anticorps vaccinaux pour réduire leur capacité de neutralisation en quelques mois.
La réponse humorale post-vaccinale atteint son pic environ deux à quatre semaines après l’injection, puis décroît progressivement. Chez les personnes âgées, l’immunosénescence accélère ce déclin. C’est la raison pour laquelle la Haute Autorité de santé (HAS) maintient une recommandation de vaccination annuelle avant le début de la circulation virale.
Contrairement à d’autres vaccinations où un rappel consolide une mémoire immunitaire durable, la grippe impose un recalibrage complet de la composition antigénique. Les vaccins de la saison précédente ne protègent pas contre les souches sélectionnées pour la saison suivante.
Vaccins renforcés pour les seniors : dose majorée ou adjuvant

Depuis la campagne 2025-2026, deux vaccins à immunogénicité renforcée sont proposés aux personnes de 65 ans et plus. L’un contient une dose d’antigène quatre fois plus élevée que le vaccin standard. L’autre associe un adjuvant destiné à amplifier la réponse immunitaire.
La HAS recommande, lorsque cela est possible, de privilégier l’un de ces deux vaccins chez toute personne âgée de 65 ans et plus. Le raisonnement est direct : l’immunosénescence réduit la réponse aux formulations classiques, et ces vaccins renforcés compensent partiellement ce déficit.
Pourquoi réserver ces formulations aux 65 ans et plus
Chez les adultes plus jeunes sans comorbidité, le vaccin standard génère une réponse anticorps suffisante. Augmenter la charge antigénique ou ajouter un adjuvant n’apporte pas de bénéfice clinique significatif dans cette population, tout en exposant à un profil de réactogénicité locale légèrement plus marqué.
Nous recommandons donc de réserver ces formulations aux sujets chez qui le rapport bénéfice-risque est le plus favorable : personnes âgées, résidents en collectivité et patients immunodéprimés.
Obligation vaccinale grippe pour les professionnels de santé : ce que recommande la HAS
La HAS a franchi un cap en recommandant de rendre obligatoire la vaccination antigrippale annuelle pour l’ensemble des professionnels de santé, salariés comme libéraux. Cette obligation vise aussi les autres professionnels travaillant dans des établissements de santé ou médico-sociaux hébergeant des personnes âgées, dès lors qu’ils sont en contact avec des personnes à risque de grippe sévère.
Le périmètre dépasse les seuls soignants. Sont concernés les animateurs, le personnel de restauration et d’entretien en Ehpad. En revanche, le personnel administratif sans contact avec les patients ne serait pas inclus.
Pourquoi une obligation plutôt qu’une simple recommandation
La couverture vaccinale antigrippale des professionnels de santé reste nettement insuffisante en France. La saison 2024-2025, qualifiée par Santé publique France comme l’une des plus sévères depuis 2009, a rappelé l’impact de cette sous-vaccination sur les chaînes de transmission nosocomiale.
- La grippe a provoqué environ 92 000 hospitalisations en 2024-2025, avec un excès de mortalité d’environ 17 000 décès
- Environ la moitié des hospitalisations concernaient des personnes de 65 ans et plus
- Le déploiement prioritaire de l’obligation est prévu en Ehpad et en USLD, où la densité de personnes vulnérables est maximale
L’argument central de la HAS repose sur le devoir de protection des patients. Un soignant non vacciné peut transmettre le virus à des résidents dont la réponse immunitaire, même post-vaccinale, reste fragile.
Couverture vaccinale des 65 ans et plus : un seuil atteint mais pas une raison de relâcher

La couverture vaccinale des personnes de 65 ans et plus vivant en collectivité se situe autour de 82 à 83 % pour la saison 2024-2025, au-dessus du seuil de 75 % recommandé par l’OMS. C’est précisément ce niveau élevé qui a conduit la HAS à maintenir le statut de recommandation sans basculer vers une obligation pour cette population.
Ce raisonnement peut sembler contre-intuitif. La logique est la suivante : une couverture supérieure au seuil cible indique que les incitations actuelles (prise en charge intégrale, bon de vaccination envoyé par l’Assurance maladie) fonctionnent. L’obligation n’apporterait qu’un gain marginal de couverture, au prix d’une atteinte à l’autonomie décisionnelle des résidents.
Les populations à risque hors collectivité restent sous-vaccinées
La situation est moins favorable pour les personnes à risque vivant à domicile. La vaccination reste recommandée pour un périmètre large :
- Femmes enceintes, quel que soit le stade de la grossesse (la vaccination protège aussi le nourrisson dans ses premiers mois de vie)
- Personnes atteintes de maladies chroniques respiratoires, cardiaques, rénales, hépatiques ou métaboliques
- Personnes obèses et patients immunodéprimés
- Enfants de plus de 6 mois présentant une pathologie chronique
Pour ces groupes, la couverture vaccinale reste en deçà des objectifs. Le rappel annuel de la recommandation n’a rien d’un automatisme bureaucratique : il reflète une réalité épidémiologique où neuf décès sur dix liés à la grippe concernent des personnes de 65 ans et plus.
La vaccination antigrippale annuelle reste le seul outil de prévention spécifique recalibré chaque saison sur les souches circulantes. Les mesures barrières réduisent la transmission mais ne remplacent pas l’immunité humorale. Pour les professionnels au contact de patients vulnérables, le passage à l’obligation marque un changement de doctrine qui devrait progressivement modifier les pratiques dans les établissements de santé.

